Le calvinisme responsable?

Si l’esprit de Genève s’identifie pour certains à la Réforme (et en la personne de Calvin), il ne faut pas oublier qu’il y a environ 1600 ans d’Histoire qui précèdent, sur lesquels repose l’identité de la ville et de sa région. L’Histoire de Genève ne commence pas à la Réforme, pas plus que l’interdiction du Carnaval.

Le premier Édit d’interdiction des mascarades apparaît un demi-siècle avant la Réforme à Genève (1481). Cette interdiction appartient à un mouvement généralisé à cette époque en Europe occidentale, visant soit l’interdiction, soit le musellement des carnavals dans les cités. Nous sortons dès lors du « cliché » impliquant le corset moral du calvinisme comme responsable de l’extinction du carnaval.

Les foires de Genève

On ne peut pas parler de Genève et de son carnaval sans évoquer la fin du XIVème siècle et le XVème siècle, où la cité atteint une apogée à travers ses foires de renommée internationale. Pendant près de deux siècles de péripéties historiques, la ville sera confrontée à une lutte politique interne entre les partisans de la Maison de Savoie et du Prince-Evêque et les tenants d’un rapprochement avec les cantons confédérés. Déjà, par la naissance du mouvement communal, la ville s’est donné des pouvoirs contrebalançant ceux de l’Evêché et de la féodalité savoyarde. La Commune n’aura de cesse de s’agrandir et de s’affirmer durant ces périodes de crises, dans le sens de l’indépendance de la cité. Au XVème siècle, celle-ci assure l’ordre public, instaure une voirie, réglemente l’urbanisme et les espaces de commerce.
A cause de ses foires, la poulation doublera avec l'afflux de populations rurales et l'installation de communautés étrangères, venues faire du commerce et de la banque.

La plus grande ville du plateau

Les foires de Genève drainent toute l’Europe : de l’Allemagne à l’Italie, du plateau suisse au bassin rhodanien, de l’ouest de la France jusqu'à la Hollande. Les faubourgs se développent extra-muros, des paroisses se créent hors de celle de la Cathédrale qui vient d’être achevée (1405). Genève, devenue « cosmopolite », sera la plus grande ville du plateau suisse. Cela malgré une situation internationale précaire :
• fin de la Guerre de Cent Ans (1453)
• les guerres de Bourgogne (1476-77)
• la volonté du Roi de France d’étrangler économiquement les foires de Genève au profit de celles de Lyon.

On peut imaginer dans cette ville où l’opulence côtoie l’extrême pauvreté, les apports culturels venus des quatre horizons, qui se superposent aux traditions locales plus anciennes, notamment en ce qui concerne l’établissement et l’évolution de traditions carnavalesques.

Epidémies et troubles politiques

Genève vit au rythme de quatre à six foires annuelles d’environ dix jours : celle de l’Epiphanie, celle de la « Chaire de Saint Pierre » pendant carnaval, celle de « Saint Pierre aux Liens » et celle de la Toussaint. Pendant ces périodes, outre les marchands, les pauvres, les truands et les prostituées affluent vers les lieux de marchés, dans les Rues Basses déjà prestigieuses. La ville est surpeuplée. L’autorité communale tentera de contrôler les étrangers de passage et les hôpitaux s’occuperont des plus démunis.

Au milieu du XVème siècle, ces foires vont décliner d’importance. Genève sera confrontée aux incendies, aux disettes, aux épidémies de peste, ainsi qu’aux troubles politiques dans la rue. Dans le même temps, suite à deux Conciles (Bâle et Constance), l’Eglise entame une réforme interne et urgente, tant spirituelle que pratique, sur les moeurs et les abus de ses membres. Elle favorise l’extension de Confréries pieuses et des prédicateurs.

Genève aime faire la fête

Quant au carnaval lui-même, on ne peut le décrire (par absence de sources à ce jour), si ce n’est que l’on connaît de cette époque, au travers des censeurs et auteurs, la mentalité des habitants. Le peuple de Genève aime faire la fête en toute occasion, se masquer, se déguiser, danser autour d’arbres dressés et décorés de rubans, faire de la musique, chanter aussi des chansons « déshonnêtes ». Il est un public averti des théâtres sur tréteaux, écoute les discours licencieux ou satiriques et goûte à la parodie des « fous » (dont nous avons encore à Genève des représentations sculptées). Il aime aussi les illuminations de la rue et des places et « se baigner dans le lac ». Bref, il est joueur, frondeur et bon vivant.
Dans un contexte de carnaval médiéval, qui pratiquait le renversement des valeurs sociales et religieuses, on peut imaginer la foule de la foire du moment, les cliques de fifres et tambours venues d’autres villes confédérées, les beuveries et ripailles, les rivalités entre groupes sociaux, les accès de xénophobie endémique... Il est évident que le maintien de l’ordre public était difficile, voire impossible.

La Ville interdit les masques

Cela aboutira le 9 janvier 1481, pour des questions de sécurité et de moralité, à l’interdiction du port du masque et du déguisement, en toutes occasions, par le pouvoir communal, avec l’aval des autorités ecclésiastiques. Celles-ci fustigeaient depuis longtemps ces débordements et considéraient le masque comme une « offense à Dieu car il modifie l’aspect de l’Homme créé à Son Image ». En remplacement, l’Evêché instituera des banquets pieux au sein même de la Cathédrale...

En 1482, suite à une grande disette, la ville chassera ses pauvres. Six mille foyers s’éteindront. En 1490 on chassera aussi les juifs du ghetto de la Place du Grand Mézel. Jusqu’aux alentours de 1520 on accueillera encore des « personnalités », avec faste et liesse populaire. Mais dix ans plus tard des pauvres bougres seront suppliciés comme propagateurs de la peste aux endroits même réservés habituellement à la fête (Longemalle, Molard...).

Prémisses d'une renaissance

Les commerçants du Nord ont remplacé les commerçants italiens, amenant dans leurs bagages les idées de Luther. Les prédicants Huguenots prendront le relais. Genève choisira la Réforme. L’Histoire et ses tumultes continuent... Carnaval est mort!

L’esprit carnavalesque, ainsi que le désir de fête au sortir de l’hiver n’ont cependant pas disparu. Un de ses avatars fut la superposition d’une mascarade à l’événement hautement patriotique et symbolique qu’est l’Escalade. Ce phénomène s’est développé à la fin du XIXème siècle, jusqu'à la veille de la Grande Guerre (14-18), puis avant la deuxième guerre mondiale, avant de devenir l’univers des enfants. Aux alentours de 1960, elle a connu un tel développement au sein de la population que, suite à des débordements de collégiens, le Conseil administratif du moment a fait appel à cette vieille loi, jamais abrogée, sur l’interdiction de mascarades publiques. Il en est ressorti une nouvelle réglementation contraignante concernant cet usage « toujours prêt à renaître »...

Y.G.Reymond

Principaux ouvrages consultés

Genève historique et archéologique
J.-B. G. Galiffe, Georg 1869
Histoire de Genève
A. Dufour, coll. Que sais-je ? 1997
Histoire de Genève
sous la direction de P. Guichonnet, Payot 1974
Rues Basses et Molard, Genève du 13e au 20e siècle
C. A. Beerli, Georg
Les Arts à Genève des origines à la fin du 18ème siècle
W. Deonna
Genève et l’économie de la Renaissance
J. F. Bergier, Paris : S.E.V.P.E.N. 1963
La fête des fous et carnavals
J. Heers, coll. Pluriel, Fayard 1983
Carnaval et mascarade
P. G. d’Ayala, M. Boiteux, Bordas spectacles, 1988
Carnaval ou la fête à l’envers
D. Fabre, Découverte Gallimard, 1992
Carnaval, rites, fêtes et traditions
O. Kochtchouk, Cabédita 2001

Disparition de l'ancien Carnaval de Genève

Esquisse historique

Naissance du nouveau Carnaval de Genève
comment notre Carnaval est-il né?